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JSLP (3) : Soirée Quartet

Vendredi 31 mai, soirée quartet au théâtre de Coutances. Formation mythique, le quartet offre de multiples combinaisons possibles et fait resurgir les grandes heures du jazz. Le Français Pierrick Pédron, entouré de trois jeunes musiciens plus que prometteurs ( l’excellent Carl-Henri Morisset au piano, Elie Martin-Charrière à la batterie et Etienne Renard à la contrebasse) nous offre, en première partie, de larges extraits de son nouvel album « Unknown » , entre lyrisme, belles mélodies subtiles (magnifique ballade Mum’eyes) ou plus virtuose (Val André). La seconde partie fut encore plus captivante. Sur scène, que des légendes ! Le pianiste Kenny Werner, le bassiste Scott Colley , le saxophoniste Benjamin Koppel, et surtout, surtout, l’immense Peter Erskine ! Et alors peu importe le tempo, le genre, ballade ou blues (Twelve, Leasure man blues) : ce qui tient le tout, au-delà de la virtuosité, du lyrisme et des très beaux silences, c’est bien le swing incroyable de ce batteur, toujours implacable, mais d’une très grande douceur ; et au terme de ces presque trois heures de concert, on aurait aimé rester pour écouter encore un peu ce vrai swing comme on n’en a rarement entendu sur scène, véritable incarnation du jazz américain de nos rêves.

JSLP (2) : Alfredo Rodriguez, Pedrito Martinez

Un délire totale. En plein après-midi, les deux musiciens cubains, le pianiste Alfredo Rodriguez et le congaceros Pédrito Martinez ont mis le feu au théâtre de Coutances. En mission en terre française, pour les trois plus grands festivals de jazz (Marciac, Vienne, Coutances), les deux représentants de la nouvelle scène latin jazz ont joué, dansé, sauté, chanté, crié pendant près de deux heures face à un public survolté venu écouter leur dernier album, Duologue. Côté pile, Alfredo Rodriguez, pianiste de formation classique, découvert par Quincy Jones, développe de magnifiques mélodies avec une virtuosité à couper le souffle ( the invasion parade, entre autre) ; côté face, le congaceros survolté, Pédrito Martinez, formé dans les rues de la Havane, ahurissant dans la version cubaine de Thriller (délire absolu du public…), revendiquant aussi ses racines africaines dans le beau Africa. Les deux se complètent à merveille. Mais que l’on ne s’y trompe pas : le concert, aussi exaltant et entraînant soit-il pour le public, n’en est pas moins émouvant à plusieurs reprises, par son répertoire souvent mélancolique (Quizas, quizas, quizas, repris doucement par le public), par ses thèmes éternels (Cosas del Amor), surtout par l’origine et l’histoire des deux musiciens. Et on a beau avoir chanté à tue-tête avec eux, on n’en est pas moins ému par leur reprise de Yo Volvere, hymne des émigrants du monde entiers, à commencer par les deux musiciens eux-mêmes, exilés aux Etats-Unis, loin de leur terre natale, depuis de nombreuses années. Et alors on se souvient que si latin jazz rime avec fête, gaieté et danse, la « saudade »éternelle du continent sud américain n’est jamais bien loin…

JSLP(1) : Ron Carter « Foursight »

L’une des dernières légendes vivantes du jazz. Un véritable privilège. En écoutant Ron Carter ce soir-là, on s’est dit que ce grand monsieur de 82 ans a tout connu, le pire comme le meilleur. Né en 1937, il a forcément été confronté à la ségrégation, lui qui, enfant de Détroit, a dû abandonner le violoncelle, instrument « trop blanc », pour la contrebasse. Après avoir côtoyé les grands noms du jazz, cet immense musicien a gardé intacte toute son énergie, et c’est devant 1300 spectateurs ébahis qu’il joue encore, de façon magistrale, entouré de trois musiciens particulièrement doués. Ce soir-là, c’est un « hommage à ceux qui sont partis », au premier rang desquels Miles Davis : reprises de Flamenco sketches, de 595, de Mr Bow Tie, ou encore magnifique interprétation de My Funny Valentine, à jamais immortalisé par le trompettiste. Que de souvenirs de la grande période du jazz ! Puis Ron Carter reprend ses plus belles compositions, le très swing Saguara ou la mélancolique Little Walz. Les morceaux s’entremêlent dans un long jeu de citations, et on reste émerveillé devant les solos du contrebassiste, au son reconnaissable entre tous, qui interprétera de façon incroyable la première suite pour violoncelle de Bach. La grandeur d’un musicien se mesure aussi à sa capacité à bien s’entourer : les belles envolées de Jimmy Greene au ténor et le swing impeccable de Payton Crossley le confirment, et surtout le son quasiment « evasnien » de la pianiste canadienne Renee Rosnes. Le dernier morceau est, quant à lui, un hommage au public, l’un des plus beaux standards du jazz, You and the night and the music, dans sa version rapide. Que dire après un concert pareil ? Qu’il va falloir (ré)écouter les quelques 2500 albums ( un record !) du grand Ron Carter, incarnation mythique du jazz américain, véritable histoire du genre à lui tout seul.

Citoyen du monde

Au milieu du concert, pendant un instant, Avishaï Cohen ne sait plus où il est. La veille il était à Prague, bientôt ce sera Berlin, puis Londres… Nous mesurons alors la chance inouïe que nous avons de voir ce soir, au quai des Arts d’Argentan, cet immense musicien voyageur. Après avoir expliqué son périple, le contrebassiste repose son micro ; ce sera la seule fois qu’il s’adressera explicitement à nous. Et pourtant, le lien que ce fabuleux trio tisse avec le public pendant près de deux heures est l’un des plus forts jamais vus sur une scène de jazz. Reprenant dans un premier temps plusieurs compositions de ses albums précédents (notamment From Darkness), Avishaï Cohen prend un immense plaisir à développer ses improvisations avec une dextérité prodigieuse sur des mélodies particulièrement lyriques. Entre musique classique et hard-bop, cette première partie au rythme bien affirmé nous permet aussi de découvrir les nouveaux compères de son trio, le pianiste azerbaïdjanais Elchin Shirinov, d’une virtuosité saisissante, et le batteur Noam David, « the master of groove ». La seconde partie présente, en avant-première, de larges compositions du prochain album du trio, Arvolès, qui sort en juin. On sent alors un changement d’atmosphère. Avishaï Cohen puise là dans ses racines. « Arvolès »… « Arbre » en ladino, la langue romane des Juifs Séfarades. On comprend alors le retour aux belles mélodies orientales, aux chansons traditionnelles séfarades, volontiers jouées à l’archet. L’énergie, le rythme, les influences extraordinairement variées, mais surtout l’omniprésence de la contrebasse, ramenée définitivement au premier plan, révolutionnent l’art du trio et placent Avishaï Cohen, artiste déjà adulé, d’ores et déjà parmi les jazzmen les plus influents du XXIème siècle.



Tara, voyage sonore

Tara, c’est le nom d’une montagne serbe, entre orient et Balkans ; c’est aussi le titre du troisième album du trompettiste Jan Schumacher, dont le quintet s’est produit samedi dernier à la salle Louaintier de Flers devant un public particulièrement réceptif. A la fois accessible et exigeante, la musique de Jan Schumacher est d’abord un voyage sonore, entre montagnes d’Europe centrale et océan du Finistère. Le groupe nous offre de larges plages musicales et prend le temps d’installer de beaux chants au lyrisme émouvant : très belle contrebasse solo de Blaise Chevallier dans Sillage, magnifique introduction au piano (Richard Turegano, aux harmonies particulièrement élégantes et élaborées) et au trombone (très grand Gueorgui Kornazov !) dans Sfetina, petit bijou qui devrait figurer dans le prochain album du quintet. Au bugle et à la trompette, Jan Schumacher orchestre parfaitement ce groupe soudé et cohérent tout en laissant à chacun une grande liberté. Ce voyage sonore n’en est pas moins particulièrement rythmé ; il n’est pas là question de folklore ni de musique éthérée : qu’on ne s’y trompe pas, ce qui tient l’ensemble, c’est bien le swing, présent d’un bout à l’autre grâce à la batterie de Jean-Pascal Molina, tour à tour discret ou plus percussif dans les beaux Lacrimo et Maillorca en particulier. Entre groove assumé, expérimentations musicales et poésie subtile, Tara est une complète réussite et classe le quintet de Jan Schumacher parmi les groupes européens les plus innovants.

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Trace ta route

Les Trottoirs Mouillés ont accueilli le trio de Céline Bonacina samedi 16 mars à Messei. C’est la seconde fois que la saxophoniste se produit pour l’association. Que de chemin parcouru ! Avec Nicolas Garnier (basse électrique) et Hary Ratsimbazafy (batterie), elle a rejoué pour nous son album Way of life, sorti en 2010, emprunt des souvenirs de la Réunion où elle a vécu un moment. La vitalité et l’énergie de Céline Bonacina ne sont plus un secret pour personne, mais la voir sur scène est toujours une expérience unique. Dress code orange, silhouette menue, et cet énorme saxophone baryton, qu’elle échange parfois contre le soprano ou l’alto, mais qui reste notre préféré. Car oui, la formation a beau être un trio, il y a beaucoup de monde sur scène : outre la collection de saxos, on compte un bâton de pluie, que les spectateurs se font passer de main en main afin d’accompagner le très beau Entre deux rêves, initié par la très douce guitare de Nicolas (aux accents nettement plus rocks et percussifs ailleurs, dans free woman par exemple), un looper, qui permet à Céline de s’enregistrer une première fois afin d’accompagner ensuite sa propre mélodie (bel effet avec le soprano dans le très rythmé ZigZag Blues). L’île de la Réunion paraît bien loin à Céline, et la mélancolie affleure parfois. Mais de ces nombreux voyages, elle a surtout rapporté les rythmes qui donnent tout son sens et son énergie à sa musique, ceux de sa chère île (Jungle), ceux de Madagascar aussi, dans le magnifique Ekena qui met justement en valeur le batteur malgache, Hary Ratsimbazafy. Une musique vitale, une personnalité hors du commun, comme en témoigne la présence de ses nombreux élèves dans la salle, venus parfois de loin. Décidément, Céline trace une très belle route dans le jazz français.

Aux racines du jazz

     Samedi 10 novembre, pour le dernier concert de la saison 2018, l’association des Trottoirs Mouillés recevait à Bagnoles de l’Orne  le très dynamique  Kora jazz trio, largement plébiscité. Pionnier du jazz afro-européen, le groupe a été fondé en 2002 par le pianiste, compositeur et arrangeur sénégalais Abdoulaye Diabaté. Part IV est leur dernier album, sorti en février 2018. C’est bien sûr la kora de Chérif Soumano qui est mise à l’honneur. Instrument traditionnel malinké, la kora se marie parfaitement avec la modernité du jazz. Le son à la fois cristallin, doux et puissant de  cet instrument sacré permet de mettre en valeur aussi bien  les mélodies africaines ( Djanffa, ou encore Kuma) que les chansons aux accents latins, les belles reprises de Sodade et Via Con me, ou encore la magnifique composition colombienne Kora ya me voy. Les racines du jazz, il faut aller les chercher plus encore dans la section rythmique, les congos entêtants de Moussa Sissokho, les timbales déchaînées de Boris Caicedo. Entre les deux, les improvisations du  pianiste et de la bassiste (impressionnante Héléna Recalde) font le lien, tissant la toile du swing. Alors l’étonnante reprise de légendaire Moanin’ d’Art Blakey prend tout son sens et arrive comme une évidence : mélodie entêtante, sens implacable du swing, rythme envoûtant… Décidément, la Kora a définitivement sa place dans le jazz !

Frères amis

         Le dernier concert du très beau festival ornais du Septembre musical est traditionnellement dévolu au jazz dans la salle de Bagnoles de l’Orne. La trompettiste Airelle Besson ayant dû être déprogrammée, c’est sur ses conseils avisés que les organisateurs firent appel aux frères Enhco, David le trompettiste, Thomas le pianiste.  Il est rare d’être témoin d’une telle complicité sur scène. Si c’est le quartet de David qui fut invité, avec Gautier Garrigue à la batterie et Jérémy Bruyère à la contrebasse, le petit frère s’est largement incrusté, pour notre plus grand plaisir, puisque tout d’abord il a remplacé Roberto Negro, le pianiste du quartet, qu’ensuite ses compositions originales ont alterné avec celles de David. Pendant près de deux heures, les deux frangins ont en tout cas eu l’air de bien s’amuser, larges sourires aux lèvres, rivalisant d’énergie : belle trompette feutrée dans Novembre ou encore dans la sublime ballade Childhood memories, de David Enhco ; virtuosité de Thomas dans Gaston, hommage aux accents bop qu’il a composé pour le chien de la famille, ou dans son exceptionnel Outlaw. Gautier Garrigue et Jérémy Bruyère ne sont pas en reste : connivence évidente entre Gautier et David au buggle dans le brillant concerto pour batterie Séquence ; très belle mélodie jouée à l’archet par Jérémy dans l’introduction de l’orientale Wadi Rum, fruit d’une nuit passée dans le désert Syrien.  Les morceaux, non dénués d’ironie,  sont extrêmement travaillés, ciselés et révèlent un grand sens de la construction, une maîtrise de l’improvisation à couper le souffle. Chaleureuse ovation du public, deux rappels, et voilà deux improvisations totales sur les feuilles mortes et des reprises d’Aznavour. Les frères Enhco, déjà largement reconnus, nous ont prouvé ce soir, une fois de plus, qu’ils sont la génération montante du jazz français.

Gulf Stream Jazz Festival (2) Kyle Eastwood Quintet

      Invité en ouverture du tout nouveau festival de Barneville-Carteret, le quintet de Kyle Eastwood  enthousiasme toujours autant le public français.  Le bassiste et ses compères de longue date, Quentin Collins (trompette), Brandon Allen (saxophone), Andrew McCormack (piano) et Chris Higginbottom (batterie) ont revendiqué haut et fort leurs racines, celles du hardbop,  dont l’influence est de nouveau très prégnante dans leur huitième album, In transit, dont ils ont joué de larges extraits ce soir : « Rockin’Ronnies », « soulful time », « mov’in », compositions originales, ou encore « boogie stop shuffle », du grand Mingus… Improvisations impeccables, virtuosité impressionnante. Ces cinq musiciens exceptionnels s’imposent comme les dignes héritiers des boppers les plus brillants, tout en renouvelant subtilement leur inspiration. Témoin, le magnifique hommage au chanteur Al Jarreau, écrit par Andrew McCormack, ou encore la très mélancolique reprise du thème d’amour de Cinéma Paradiso, d’ Ennio Morricone, par Brandon Allen au saxo soprano.  Plus éloignée des racines bop, l’ancienne composition de Kyle Eastwood, « Marrakech », offre une belle mélodie d’inspiration orientale qui culmine dans un déchaînement musical au rythme implacable. Lyrisme, énergie et voyage… Décidément, ce beau festival de jazz s’ouvre sous les meilleurs auspices !

Gulf Stream Jazz festival (1) : Tingvall Trio

        Assister à la naissance d’un festival de jazz a quelque chose d’émouvant. Qui sait ce qu’il deviendra ? Un chapiteau blanc posé sur le port, l’odeur de la mer, et Jersey en ligne de mire… Le tout nouveau Gulf Stream Jazz Festival de Barneville- Carteret, qui s’est tenu du 13 au 15 juillet, invite d’emblée au rêve et à l’évasion. En cette première soirée, nombreux étaient les passionnés venus écouter le quintet de Kyle Eastwood ; très peu connaissaient le Tingvall Trio, programmé en première partie. Ce fut une véritable révélation. Le Suédois Martin Tingvall (piano et composition), le cubain Omar Rodriguez Calvo (contrebasse) et l’Allemand Jürgen Spiegel (batterie) font pourtant des ravages en Europe du Nord, où ils enchaînent succès et récompenses depuis quelques temps déjà. Ils présentaient ce soir de larges extraits de leur nouvel album Cirklar, sorti en 2017. L’énergie, le dynamisme et l’extraordinaire charisme du trio sont incroyables. Un souffle épique, a balayé le chapiteau, car ces trois-là nous racontent des histoires, de ces sagas et légendes venues du Nord, tel  le magnifique « spoksteg » mettant en scène des traces de pas dans la neige…  un fantôme ? Ou encore « vägen », la route : celle des épopées vikings, celle, surtout, de ce trio qui a déjà parcouru un long chemin. Le rythme est vif, parfois hypnotique (dans « bumerang » ou « Sjuan »). Mais ce que l’on retient surtout, ce sont les extraordinaires mélodies de Martin Tingvall, d’un lyrisme rare, souvent mises en valeur par la très belle contrebasse mélancolique d’Omar Rodriguez Calvo, dans « Nimis » et « Bland Molnen » en particulier. Le programme se clôt par la très énergique danse « Mustasch », et  si les spectateurs n’ont pas suivi l’invitation à danser de Martin Tingvall, c’est parce qu’ils étaient écrasés sur leur siège, hébétés et assommés par la tempête scandinave qui s’est abattue sur Barneville ce soir-là. Espérons que d’autres festivals français mettent à leur tour à l’honneur ce trio exceptionnel, qui a si majestueusement ouvert le Gulf Stream Festival !