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Jazz sous les pommiers (4) : Autour de Chet

       Vendredi 26 mai, une salle Marcel Hélie comble,  une atmosphère quasiment irrespirable, un public survolté, pour ce désormais célèbre hommage au légendaire trompettiste de la Côte Ouest. Autour de Chet est un projet à géométrie variable : ce soir, deux trompettistes, Airelle Besson et Erik Truffaz, trois chanteurs, Sandra Nkake, Camelia Jordana et Hugh Coltman, accompagnés de musiciens de talent au piano (Benjamin Moussay), au violoncelle (Pierre-François Dufour), à la batterie (Cyril Atef) et à la basse (Christophe Minck). L’émouvant enregistrement de la voix de Chet, qui tourne en boucle, marque le point de départ de ce magnifique hommage, dont on retiendra de beaux temps forts : le swing incroyable de Hugh Coltman et Airelle  Besson sur It could happen to you, le très sensible Funny Valentine par Sandra Nkake et Airelle Besson, l’interprétation davantage « crooner » de Born to be blue par Hugh Coltman, la très belle introduction du pianiste sur The thrill is gone. La soirée se termine par une improvisation à trois trompettes, Luca Aquino, qui jouait plus tôt dans la journée (voir la chronique sur le « concert-promenade ») ayant rejoint ses deux compères sur scène. Ce concert fut d’autant plus émouvant qu’il fut aussi l’avant-dernier d’Airelle Besson à Coutances. La jeune trompettiste, en résidence depuis trois ans, laisse en effet les clés à Anne Pacéo.

 So long, Airelle !

Jazz sous les pommiers (3) : David Patrois/Luca Aquino

         La  formule originale du  « concert promenade »  a rencontré, cette année encore, un beau succès. Un concept simple : deux lieux « surprises », deux concerts différents. Vendredi 26 mai, le public a ainsi pu découvrir, dans le magnifique cloître de l’ancien hôpital de la ville, le trio de David Patrois (vibraphone et marimba), Jean-Charles Richard (saxophone soprano et baryton) et Luc Isenmann (batterie) qui a présenté trois extraits de l’album « Flux tendu » ( Le cri de RahanSeven for reggae et Flux tendu). Des compositions ciselées, inventives et bien rythmées. On serait bien resté là, à écouter le beau son du marimba et les rêves de Diego (très jolie composition de David Patrois écrit il y a quelques années, en l’honneur de son fils), mais il faut vite repartir pour découvrir la seconde surprise… Autre endroit, autre ambiance : un magnifique jardin ombragé pour le trompettiste Luca Aquino et l’accordéoniste Carmine Ioanna. Un jazz plus lent, calme, aux influences orientales évidentes. Des jeux sur les sons aussi : une belle trompette amplifiée par l’écho, des mélodies sifflées, le bruit du vent ou de la mer… une envie de voyager. Deux moments magiques, pour un jazz jeune, inspiré et inspirant.

Jazz sous les pommiers 2017 (2) : Fred Hersch trio

         Jeudi 25 mai, au théâtre de Coutances, Fred Hersch présentait, avec John Hébert (contrebasse) et Eric Mc Pherson (batterie), de larges extraits de son dernier album Sunday at the Village Vanguarde. Une salle pleine à craquer, un public conquis, un concert magnifique pour découvrir ce pianiste qui se fait trop rare en France.

Côté pile :  Fred Hersch, c’est d’abord un toucher : aérien, délicat ; un clavier à peine effleuré (Serpentine), des mélodies mélancoliques, comme le très beau Valentine joué en solo à la fin du concert, ou la délicate et mystérieuse Sarabande. Côté face : l’humour ! Porté, en particulier, par l’incroyable Eric Mc Pherson, large sourire pendant tout le concert. Le trio s’amuse, l’air de ne pas y toucher, et joue sur les silences inattendus, les contretemps. Les musiciens déjouent les attentes du public et décomposant les rythmes (New Calypso) et les mélodies (Round midnight, méconnaissable !) Sensible et facétieux, swing délicat ou décalé… Un trio fabuleux, dont on espère qu’il sera programmé plus souvent de ce côté-ci de l’Atlantique !

Jazz sous les pommiers 2017 (1) : Awake

Jazz sous les pommiers, c’est déjà fini… Comme chaque année, de belles découvertes et une admiration toujours renouvelée pour l’ouverture d’esprit particulièrement remarquable qui fait la marque et la qualité de ce festival.

          Très belle idée, mise en place cette année au festival : réserver un créneau afin d’ accueillir trois groupes de jeunes musiciens, pour trois prestations de cinquante minutes, jeudi 25 mai, au Magic Mirrors. Awake, groupe formé en 2011, a clos ces rencontres et a remporté un très beau succès en jouant de larges extraits de son album As we fall, placé sous le signe du lyrisme. Car ces cinq là ont un incroyable sens de la mélodie. Ce qui frappe, à l’issue de ce concert, c’est cette parole remarquablement distribuée, chacun des six musiciens s’exprimant tour à tour, de façon équilibrée : magnifique solo du saxophoniste Romain Cuoq, au son plein et énergique, sur As we fall, puis du guitariste, le très virtuose Anthony Jambon sur Imperfect circle  et The Ballad of Baby C, tandis que Perpetual Motion, aux belles couleurs latines, laisse la parole à un émouvant solo de Florent Nisse à la contrebasse ; le rythme s’anime, le son s’amplifie, et la musique s’envole grâce au grand pianiste Leonardo Montana. Enfin Snake, composition joyeuse et bien rythmée, emporte l’adhésion de la salle grâce au solo particulièrement entraînant du batteur Nicolas Charlier. Entre ballades mélancoliques, silences rêveurs et solos enthousiasmants, ces cinq musiciens nous ont aussi montré leur plaisir d’être là. Sens du partage, influences variées, ouverture d’esprit, lyrisme et swing carré… Awake, incarnation d’un jazz jeune et bien vivant, porté par des musiciens extrêmement doués. Rendez-vous au printemps 2018 pour la sortie de leur prochain album !

Variations poétiques

        Dans le cadre de l’Europa Jazz Festival, Flers recevait, le 1er avril dernier, un très grand  trio :  Louis Sclavis (clarinettes), Dominique Pifarély (violon) et Vincent Courtois (violoncelle). Nous avons eu la chance d’entendre de larges extraits de leur dernier album, Asian Fields Variations, suite de compositions originales. Pièces courtes et intimistes, ces variations ont pour points communs l’attente, le mystère, le voyage aussi, et parviennent à créer une succession d’atmosphères différentes et fugitives. De très belles mélodies, lyriques et chantantes, nous entraînent ailleurs, tel le beau thème oriental de Mont Myon, joué à la clarinette, le beau solo de violoncelle dans Fifteen weeks ou dans La carrière, peut-être la plus belle variation de l’album. Les trois instruments se cherchent, dialoguent, se répondent, se renvoient de beaux échos et, surtout, prennent le temps  : dans Les nuits, les étoiles s’allument grâce aux pizzicati du violoncelle ; dans Cèdre, la clarinette tisse patiemment sa mélodie pour esquisser un paysage presque impressionniste. Puis c’est la rupture, d’autres atmosphères se créent : plaintes lancinantes du violon (La carrière),  trémolos inquiétants (Mont Myon), rythme plus rapide et saccadé (Asian Fields). Pièces ciselées, improvisations délicates, ces variations sont de véritables bijoux, pour un jazz à la fois poétique et exigeant.

« Un soir, un ange s’est posé sur mes épaules… »

       C’est par ces mots que Rénald Fleury entame le scat endiablé qui viendra clore le magnifique concert du quartet Ron é Ben, samedi dernier à Messei. Une prestation magistrale qui a enthousiasmé un public comblé face à quatre excellents musiciens, Rénald Fleury (contrebasse), Jean-Benoît Culot (batterie), Emmanuel Dupré (piano) et Baptiste Herbin, si jeune et pourtant déjà reconnu par ses pairs comme un grand saxophoniste au son démentiel. Dans le premier set (suite de quatre compositions d’Ellington) les musiciens nous ont offert un jazz à la fois classique et renouvelé. Car si le swing de Satin doll ou de Take the A train, nous est familier, ces quatre-là nous emmènent très vite ailleurs, en apportant un soin tout particulier à l’introduction de chacun de ces morceaux que l’on pensait connaître par coeur et que l’on redécouvre : belle improvisation lyrique du pianiste (Take the A train), très émouvant solo du saxo solitaire (Solitude) ; quant au mythique Caravan, il est précédé d’un long poème de Victor Hugo (Chanson de pirates), déclamé avec coeur et conviction par Rénald Fleury, en parfait flibustier. Les morceaux s’enchaînent, sans pause, tour à tour paisibles ou survoltés, transcendés par la sonorité incroyable de Baptiste Herbin (au ténor ou au soprano). Offrant un répertoire plus moderne et contemporain (Monk, Davis, et deux compositions de Jean-Benoît Culot Swing for John et de Baptiste Herbin Ballade pour Jackie Maclean), le deuxième set est aussi plus facétieux, comme l’interprétation de Monk’s dream où l’on voit maracas et claquettes accompagner la belle introduction de Rénald Fleury. On pense aussi à l’étonnante version de Freddie Freeloader, dans laquelle Baptiste Herbin, sans doute lassé de devoir choisir entre le ténor et le soprano, embouche ses deux instruments à la fois. Anges ou pirates, ils sont repartis, transportant sur leurs ailes les quatre-vingts rameurs, la fille du capitaine, le Sultan et le saxophone à deux têtes, vers les hautes, très hautes, sphères du jazz.

Le jazz en héritage

For Maxim : a jazz love story. Julie Saury (label black&blue, décembre 2016)

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« Ma démarche est de lui emprunter son répertoire en l’interprétant à ma façon, avec mon histoire inspirée de la sienne ». Lui, c’est le père de Julie Saury,  Maxim, grand clarinettiste, interptrète du jazz traditionnel, qui lui a transmis sa passion et son répertoire. A jazz love story reprend les standards joués par Maxim pour, selon les mots de la batteuse,  les « bousculer gentiment. »  Elle s’entoure pour cela de musiciens solides, qui partagent les mêmes codes qu’elle : Philippe Milanta (piano), Bruno Rousselet (contrebasse), Aurélie Tropez (clarinette), Frédéric Couderc (Saxophone, flûte et appeaux), et Shannon Barnett (trombone et chant) .

     Mais Julie Saury est bien trop modeste. « Bousculer gentiment » supposerait sagesse, obéissance, voire paresse. Or, son album est d’une modernité incroyable. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter la belle introduction basse/batterie qui ouvre l’album (Sweet Georgia Brown), les solos de Philippe Milanta, aux magnifiques harmonies, modernes et subtiles, le jeu libre et effréné d’Aurélie Tropez ( Crazy Rhythm, Avalon). Il suffit d’écouter l’émouvant Petite fleur, qui prend une couleur inédite grâce au langoureux saxophone de Frédéric Couderc, qu’accompagnent discrètement les balais et le piano, et, surtout, le déroutant Saint Louis Blues, que Julie introduit d’abord seule à la batterie, magistralement, avant d’être rejointe par les sifflets de train, les appeaux divers, et le beau dialogue trombone/saxo.  Cet album est joyeux (les musiciens s’amusent, c’est évident) ; il est aussi le reflet d’une grande maturité, le fruit d’une approche originale, personnelle et résolument moderne de ce répertoire traditionnel. Julie a dédié A jazz love story aux victimes de Charlie Hebdo, comme pour rappeler que sa musique est bien celle de son époque.

« Payer ma dette »

   C’est, selon ses mots, ce qu’a voulu faire Kyle Eastwood avec Timepieces : rendre ce que lui a donné le jazz des années 50 et du début des années 60, celui des hardbopper, au premier rang desquels Herbie Hancock et Horace Silver. Hier soir, au Quai des Arts, Kyle Eastwood a remboursé au centuple. Avec ses compères de longue date, Andrew McCormack (piano) et Quentin Collins (trompette), le saxophoniste Brandon Allen et le batteur Chris Higginbottom,  il a joué, pendant près de deux heures, plusieurs morceaux de son dernier album. Et les musiciens n’ont pas ménagé leur peine ! En sueur, presque à bout de souffle à la fin de Bullet Train, composition endiablée, le contrebassiste lance :  « that’s was TGV ! » Beau contraste avec Marrakech : là, plus de cuivres, mais des sons mystérieux s’élèvent des cordes du piano, d’un archet qui tremble, de discrètes cymbales. De fait, c’est ce contraste qui fera la richesse de cette soirée. Côté pile, du rythme, du groove, des solos virtuoses (Quentin Collins et Andrew McCormack sont grandioses) dans des compositions qui paient leur tribut au bop : Dolphin Dance (H.Hancock), Peace of Silver (Q.Collins et A.McCormack), Caipirinha, composition de tout le groupe aux beaux accents brésiliens. Côté face, des mélodies lyriques et émouvantes, au premier rang desquelles la splendide ballade d’Iwo Jima, jouée en duo au piano et à la basse. Comme un hommage à toutes ces influences, le dernier morceau est une synthèse de la soirée : d’abord seul à la contrebasse, puis rejoint par ses musiciens, Eastwood joue Mingus, « my favorite musician ». En jouant  Boogie stop Shuffle ,  ces cinq-là finissent de nous convaincre : à la fois respectueux et inventifs, virtuoses et lyriques, ils sont bien les dignes héritiers des boppers les plus iconoclastes.

L’équilibre parfait

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Album

Tandem de Vincent Peirani et Michaël Wollny. (Act. 23 septembre 2016)

Trois ans après leur collaboration sur Thrill Box, Vincent Peirani et Michaël Wollny nous livrent un album, en duo cette fois, condensé de leurs goûts communs aux multiples influences. Une chose est certaine : ces deux jeunes hommes témoignent d’une exceptionnelle ouverture d’esprit. La construction de l’album est particulièrement intelligente, qui s’ouvre et se clôt sur les reprises éclectiques et audacieuses d’Andreas Schaerer, Samuel Barber, Björk ou Gary Peacock. Au centre de cet édifice alternent quatre compositions originales, deux de Michael Wollny, deux de Vincent Peirani. Cet équilibre parfait, c’est celui de leur musique, de leur duo. La ligne mélodique et l’accompagnement alternent inlassablement entre le piano et l’accordéon (ou l’accordina dans Vignette de Peacock). Le début de l’album, tout en retenu et en sobriété (Song yet untitled), sombre dans une mélancolie et une austérité magnifiques (adagion for strings), avant de nous livrer une reprise époustouflante du Hunter  de Björk. Travesuras (le tango de Tomas Gubitsch) fait figure de véritable apothéose. Quant aux compositions des deux artistes, elles sont très différentes. Celles de M.Wollny (Bells  et Sirènes) sont plus rythmées, jouant sur la répétition d’un même motif ; celles de Peirani plus mélodiques : son très lyrique Did you say Rotenberg est peut-être le plus beau morceau de l’album. Oeuvre à la fois habilement construite et expérimentale (recherche de sons nouveaux, recherches d’influences nouvelles), Tandem nous prouve (mais nous n’avions pas de doute…) que Vincent Peirani et Michaël Wollny appartiennent aux musiciens les plus doués de leur génération.

Au sommet du jazz européen

Album

Emile Parisien Quintet with Joachim Kühn Sfumato

Sfumato. Emile Parisien. Octobre 2016. ActMusic

Enregistré pendant trois jours au studio de la Buissonne (lire à ce sujet le reportage du numéro d’octobre de Jazz magazine), Sfumato est le dernier album d’Emile Parisien, qui signe la majorité des compositions. Ce nouveau quintet s’est formé un soir d’août 2015, sur la scène de Marciac, lorsque Emile Parisien, Manu Codjia, Simon Tailleu et Mario Costa ont rencontré le légendaire pianiste allemand, Joachim Kühn. A ce quintet idéal se joignent le compère de toujours, Vincent Peirani, et l’immense Michel Portal. Le résultat  (« sorte de patchwork où l’on retrouve beaucoup de choses que j’aime » selon Emile Parisien) est un chef d’oeuvre et montre, une fois de plus, que le jazz européen en général, et français en particulier, se porte bien. Sfumato s’ouvre et se clôt sur deux très belles ballades, Préambule, à la mélodie plaintive et lancinante jouée au soprano, et Balladibiza, qui nous fait entendre le jeu magistral de Kühn. Entre les deux, la musique déborde d’énergie : rythme effréné, groove entraînant  aux accents bop (Poulp), mélodie impressionniste (Arôme de l’air ) ou nettement plus rock (Umckaloabo). L’album met en valeur l’ensemble des musiciens, le leader et le pianiste, bien sûr, mais  aussi le jeune batteur portugais, Mario Costa, au rythme implacable et nuancé, le contrebassiste Simon Tailleu, qui nous livre un magnifique solo dans Poulp, et la belle guitare de Manu Codjia. Au coeur de l’album, une composition originale, Le clown tueur de la fête foraine, suite en trois parties, dans laquelle interviennent les deux invités prestigieux. L’introduction lente, en forme de valse jouée par Vincent Peirani, pose le décor de la fête foraine, joie rompue par l’arrivée du clown tueur (Michel Portal à la clarinette basse) qui s’avance à grandes enjambées inquiétantes ; le troisième volet est une course-poursuite virtuose. Cette suite se présente finalement comme un condensé de l’album : un sommet d’inventivité, d’énergie et d’intelligence. Et par-dessus tout, il y a ce son, magnifique et puissant, d’Emile Parisien qui, à lui seul, à à peine trente ans, d’albums en concerts, redonne  ses lettres de noblesse au saxophone soprano.