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Autobiographie d’une légende

Livre

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Music is my mistress, mémoires inédits de Duke Ellington (traduction par Clément Bosqué et Françoise Jackson ; parution mars 2016- édition Slatkine&Cie)

Il aura fallu attendre 2016 pour que soit traduit en français cet ouvrage, édité un an avant la mort de Duke Ellington, fondamental pour comprendre cet immense musicien. Music is my mistress n’est pas une autobiographie au sens strict du terme, mais plutôt une suite de courtes pièces écrites comme il écrivait sa musique, parfois au coin d’une table, sur une note de restaurant. Ces fragments furent confiés à un ami journaliste, Stanley Dance, qui les a mis en forme. Le résultat ? Un livre extraordinaire, devenu mythique aux Etats-Unis, à la structure à la fois chronologique et thématique. Les huit « actes » retracent l’enfance à Washington, les premiers engagements dans les clubs légendaires de New York et de Chicago, la formation de ses orchestres, la reconnaissance internationale. Autant qu’un livre sur la musique, cette autobiographie est aussi un véritable récit de voyage. Ellington nous invite à un tour du monde dans lequel aucun continent ne lui aura échappé. L’acte sept, en particulier, retranscrit les différents journaux de voyage tenus par le musicien lors de ses tournées mondiales entre 1963 et 1972. Mais Duke Ellington n’hésite pas à rompre ce déroulement chronologique pour aborder des thèmes qui lui sont chers : la place du jazz dans la musique, bien sûr, mais aussi la nourriture (sa seconde passion, semble-t-il !), la médecine, les différentes civilisations. Enfin, une série de portraits rend hommage aux musiciens qu’il a connus, rencontres de passage ou amis éternels. L’ensemble fourmille d’anecdotes passionnantes, et l’on découvre qu’Ellington était aussi un très bon écrivain, qui savait manier humour et ironie. A lire de toute urgence !

Extrait : la rencontre fondamentale, en 1939, avec son alter-ego, Billy Strayhorn, marque le début d’une amitié longue de trente ans :

« Le neveu de Gus Greenle qui tenait un bar à Pittsburgh me parle un soir d’un de ses amis qui écrit de la musique « vraiment chouette ». J’entends ce genre de chose plusieurs fois par an, mais comme c’est un ami, j’accepte d’écouter ce prodige. « Amène-le me voir, lui dis-je, entre les représentations. » Et je retourne faire la fête ; quand approche l’heure de la première représentation, je file directement au théâtre sans avoir dormi. Après le spectacle, je vais dans ma loge pour m’allonger et me reposer. Greenle arrive dix minutes plus tard avec son jeune protégé qui sait si bien écrire la musique. Sans me lever, d’une voix qui se veut énergique, je les fais entrer. « Il n’a qu’à jouer quelque chose sur le piano, là », je leur dis en souriant. Le jeune homme s’assied donc au piano…Je n’arrivais pas à en croire mes oreilles ! C’était prodigieux. Je me lève d’un bon, bien réveillé cette fois.

« Hé, rejoue-moi ça ! (…) comment tu t’appelles déjà ?

– Billy Strayhorn

-Mon garçon, tu es génial ! »

Bon anniversaire, Satchmo !

     Les Hot swing ambassadors  étaient, hier soir, à Bagnoles de l’Orne pour un hommage à Louis Armstrong, disparu il y a 45 ans. Cet ensemble, qui interprète le jazz traditionnel de la Nouvelle-Orléans depuis plus de 25 ans, était accompagné d’Eric Luter, trompettiste et chanteur. Hier soir, donc, nous étions en Louisiane, pour le plus grand bonheur du public, qui n’hésite pas à chanter et taper des mains sur les standards les plus mythiques joués par Louis Armstrong, de Basin Street à Mack the knife, de Sweet Georgia Brown à I can give you anything but love. Néanmoins, certaines reprises étaient moins connues, comme Do you know what it means when you miss New Orleans, chanson écrite pour le film New Orleans, sorti en 1947, dans lequel jouaient Billie Holiday et Louis Armstrong, ou encore Struttin With Some Barbecue,  composé par Lil Armstrong, épouse du trompettiste, pianiste dans l’orchestre des Hot Five. Le swing se fait parfois plus mélancolique, comme dans ce beau solo de piano sur Saint James Infirmary. A la fin du concert, le public assiste, ému, au bel hommage rendu au père d’Eric Luter, Claude, disparu il y tout juste 10 ans (Petite fleur de Sidney Bechet), avant d’entonner la dernière chanson. Laquelle ? What a wonderful world, of course !

Tous debout !

    Laurent Dehors et Michel Portal étaient, dimanche dernier, à Bagnoles de l’Orne, les invités du dernier concert du 34ème « Septembre musical de l’Orne ». L’ensemble de Laurent Dehors, « Tous Dehors », créé à Rouen il y a vingt ans, est étonnant à bien des égards. D’abord, ses huit musiciens jouent tous au moins deux instruments : le tromboniste est aussi pianiste (Bastien Stil), les clarinettistes sortent leurs multiples saxophones, du basse au soprano (Laurent Dehors, Damien Sabatier, Catherine Delaunay, Gérald Chevillon), la guitare alterne avec le banjo (Denis Chancerel), le xylophone avec le vibraphone (Jean-Marc Quillet). Même le batteur (Franck Vaillant) jongle avec deux jeux de batteries (une classique et une électrique). Et quand tous ces instruments deviennent un peu lourds, on sort la flûte, l’harmonica, le tambourin et les bruits de bouche. Notons enfin que l’ensemble était accompagné du tout jeune, mais déjà talentueux guitariste, Gabriel Gosse. Tout cela donne un ensemble joyeux et inventif qui déjoue les attentes du public, dès le premier morceau, annoncé pourtant comme un stride traditionnel (Carolina). Si le son du trombone bouché et des deux clarinettes ne nous surprennent pas, très vite le vibraphone, la batterie et la guitare électrique apportent un vent de modernité. Avec beaucoup d’humour, Laurent Dehors invite ensuite le public à danser sur une valse (Valence valse)… qui se déstructure complètement. Pas facile alors de retrouver les trois temps ! Les improvisations contemporaines ne sont jamais très loin du free jazz, le son est parfois très rock. Mais qu’on ne s’y trompe pas : tout est parfaitement cadré, et c’est cela qui émerveille : ce contraste entre cette grande liberté dans les improvisations et ce rythme minuté, d’une implacable précision. Tout est donc parfait pour accueillir, un peu plus tard dans la soirée, Michel Portal, dont la clarinette emmène l’ensemble vers un rêverie inattendue et davantage de douceur dans les improvisations. Il parviendra même à imposer de beaux silences irréels. Malgré tout, il sait s’adapter à l’esprit facétieux du big band, comme dans le drôle de morceau intitulé J‘ai trois ans et je dis non. Avec lui, sur scène, les musiciens s’amusent, rient, et jouent, dans une bonne humeur contagieuse et enthousiasmante, des compositions aux titres limpides : Triste est un morceau… triste…Disco  une composition… disco. Mais c’est, on l’a compris, pour mieux égarer l’auditoire. Alors, à la fin du concert, le public est tenté de reprendre l’exclamation admirative de Laurent Dehors face à ses musiciens : quel orchestre !

Définitivement du jazz

Album

CD 'Its Hard'

It’s hard the bad plus (Okeh Records/Sony Music. Sortie : 26 août 2016)

Le trio de Minneapolis « the bad plus » ( Reid Anderson à la contrebasse, Ethan Iverson au piano et David King à la batterie) s’est  fait connaître, depuis 2000, grâce à ses reprises de chansons rock ou populaires, un son puissant et une rythmique marquée.  It’s hard, sorti en avril dernier, est pourtant un grand album de jazz. Du son rock, de la rythmique binaire, il reste peu de choses. Le début de The beautiful ones (Prince) ou le très expressif The robots (Florian Schneider). Le reste est nuance, subtilité, swing et humour, comme cette drôle de reprise de Johnny Cash I walk the line qui, justement, ne marche pas sur la ligne, mais aurait plutôt tendance à tituber grâce au léger retard de la mélodie et à l’accélération du tempo au fil du morceau. D’ailleurs, le groupe affectionne les ruptures et les dissonances sur cet album ( Games, Alfombra magica). Malgré tout, c’est la paix et la sérénité qui l’emportent, une fois l’album écouté. Est-ce parce que les derniers morceaux sont les plus lyriques, comme cette poignante improvisation sur Mandy , ou ces rêveries mystérieuses que sont Don’t dream it’s over et staring at the sun ? Est-ce parce que l’album ne se termine pas vraiment, mais reste comme suspendu à cette dernière note de Broken Shadows, dans un hommage émouvant à Ornette Coleman ? « The bad plus » ? Définitivement du jazz.

Eva et Django en Suisse normande

Jazz dans les prés ? Un nom bucolique pour un acte militant. Ce tout nouveau festival, né l’an dernier dans la Ferme Culturelle du Bessin, nourrit un projet très enthousiasmant : amener le jazz dans les villages de Normandie. Comment ? En invitant un artiste de renom à jouer avec un groupe de musiciens normands. Dimanche soir, la salle de la Roche d’Oëtre  recevait Eva Slongo. Guillaume Chevillard (l’organisateur-batteur) donne le ton : il veut offrir une musique de qualité et de proximité. Pour la proximité, pari gagné : les cinquante spectateurs, accueillis par un enregistrement de l’hymne russe (un acte militant, on vous dit !) a pris place dans la petite mais très chaleureuse salle. Quant à la qualité…Eva Slongo, brillante violoniste, déjà reconnue internationalement, était accompagnée de trois de nos meilleurs musiciens normands : Damien Cordelet à la guitare, Hugues Letort à la contrebasse et Guillaume Chevillard à la batterie. Et c’est bien à un concert de haut vol que nous avons assisté. La soirée est placée d’emblée sous le signe du jazz manouche et de son maître Django Reinhardt, avec Anniversary song en ouverture. Les musiciens alternent chansons françaises et standards, variant l’atmosphère et le tempo : reprise émouvante et mélancolique de Nuages au violon et à la guitare seuls ; version rythmée pour All the things you are ; rapidité et virtuosité dans Limehouse blues. Un seul fil directeur pourtant : le swing…Et quel swing ! Le violon d’Eva Slongo dialogue tour à tour avec les trois musiciens, avec le public, convié à participer (La javanaise), quand ce n’est pas avec elle-même, puisqu’elle chante, en s’accompagnant de son instrument, en français (Ménilmontant, Que reste-t-il de nos amours ?), ou en anglais (All of me, What is this thing called love ?) A son scat joyeux et communicatif répond un trio de musiciens parfaits : une batterie toujours juste et nuancé, une contrebasse solide et dynamique, une guitare impressionnante. Alors, bien sûr, It don’t mean a thing (if it ain’t got that swing), le dernier morceau, s’impose, tout naturellement. Mais tu peux dormir tranquille, Duke….Ce soir, la musique  voulait vraiment dire quelque chose.

Monk et les chats sauvages

    Le « fuzzing » est un système servant à vérifier les logiciels : il consiste à injecter des données aléatoires dans les entrées d’un programme. L’incroyable duo, présenté vendredi soir à la Ferté-Macé par les trottoirs mouillés, en a fait sa métaphore de l’improvisation. Fuzzing cats, ou quand jazz et humour ne font qu’un… Guillaume Lavergne, aux claviers, et Fabienne Déroche, au chant et à la vielle électroacoustique, alternent compositions originales, jeux d’improvisation et reprises. Et c’est là que leur jazz devient vraiment drôle car, comme le dit Guillaume, la vielle à roue n’était pas prévue dans le be-bop… C’est donc le visage facétieux et humoristique de Monk qui affleure dans les réécritures de We seeBye-Ya et surtout Brilliant Corners, où le même thème est joué plusieurs fois sur différents tempo. Si, parfois, le son de la vielle peut faire penser à celui du violon jazz, il devient nettement plus grinçant et surprenant dans les improvisations du duo. Les différentes capacités de l’instrument sont exploitées au maximum. Jeux de cordes qui s’imbriquent les uns dans les autres… manivelle ou pizzicato… Ainsi Le conciliabule des choucas, composition de Guillaume, fait entendre, après une introduction pleine de mystère aux claviers, une improvisation de Fabienne à la limite du free jazz, héritage revendiqué et assumé, comme le montre l’hommage à Eric Dolphy (Booker’s waltz). Fabienne, ayant plus d’une corde à sa vielle, a également écrit les paroles de plusieurs chansons originales du duo (Averse en villel’ombre du chat) et alterne scat joyeux et textes en français ou en anglais, dont l’émouvant Falling Grace de Steve Swallow. Entre be-bop et free jazz, Fuzzing cats nous a prouvé ce soir, en quelques tours de manivelle, que la vielle à roue était bien compatible avec le logiciel du jazz.

A la rencontre du Roi du Bop

Livre

Le Roi René : René Urtreger par Agnès Desarthes. Editions Odile Jacob. Paru le 27 avril 2016

C’est en mars 2015 qu’Agnès Desarthe rencontre pour la première fois René Urtreger. Elle voit immédiatement en lui un vrai personnage de roman et lui propose d’écrire un livre à partir de sa vie, véritable épopée. René, à 81 ans, « se souvient de tout. Le pire lui revient, avec le meilleur. » Le pire ? La guerre, bien sûr, et la mort de sa mère, Sarah, gazée à Auschwitz. L’enfer de la drogue, ensuite, les piqûres d’héroïne dont il porte encore les traces, cette « pourriture » qui le mènera de cures inutiles en rendez-vous manqués, de sessions décevantes en enregistrements râtés. « Quand tu es stone, putain, on dirait un amateur », lui dira un jour Stan Getz. Et le meilleur alors ? La révélation du be-bop de Charlie Parker et de Bud Powell. Lui qui, jusqu’alors, avait une très bonne formation classique, a su ce jour-là que le bop serait la musique de toute sa vie. On est subjugué par le nombre incalculable de rencontres qui ont jalonné la vie de René Urtreger : Miles Davis, Kenny Clarke, Lionel Hampton, Quincy Jones, Clifford Brown, Billie Holiday, Chet Baker, Monk, Lester Young, Stan Getz, Art Blakey…Si le Paris des années 50 est la capitale mondiale du jazz, René en est incontestablement le Roi ! Au fil de ses entretiens avec le pianiste, Agnès Desarthe tisse un portrait émouvant et très attachant de cet homme aux discours toujours francs et souvent très drôles, qui continue aujourd’hui à transmettre sa musique en jouant avec la jeune génération du jazz français, comme Géraldine Laurent ou Airelle Besson. Un livre passionnant !

Extrait : une rencontre décevante dans la vie mouvementée de René Urtreger : celle de…John Coltrane ! : « Je vais me faire haïr, mais tant pis. Coltrane, il était capable de jouer un morceau pendant une heure. Il a ouvert la voie à des gens qui savent pas s’arrêter. Moi, j’ennuie jamais les gens. (…) Un jour, au début des années 1960, Miles m’appelle. Il habitait à l’hôtel Claridge avec sa femme, Frances. Viens, me dit-il. On va manger dans la chambre. On arrive avec Marianne. Il y avait Paul Chambers, Wynton Kelly et Jimmy Cobb. Tout le monde était là à grignoter ensemble. Mais dans l’entrée, mangeant deux œufs au plat, il y avait John Coltrane, seul. Je ne sais même pas s’il nous a dit bonjour. »

Du jazz dans l’Orne ?

Dans l’Orne, il n’y a pas beaucoup de grands clubs de Jazz…Pas de Baiser Salé, pas de New Morning, pas d’endroits mythiques où improviser toute la nuit.

Et pourtant…

C’est bien dans l’Orne que j’ai assisté à certains de mes plus beaux concerts. Si je vous dis qu’Archie Shepp est venu à Bagnoles de l’Orne le 5 octobre 2013…Depuis, d’autres artistes, européens et américains, nous ont offert des concerts mémorables… Sylvain Luc et Stefano di Battista, Didier Lockwood, Airelle Besson et Nelson Vargas (Bagnoles de l’Orne), Fabrice Martinez, René Urtreger (Argentan), Daniel Zimmermann (la Ferté-Macé), Emile Parisien et Vincent Peirani (Flers), Macéo Parker (Alençon)…

Puisse ce blog rendre hommage à ces immenses musiciens de jazz, et à ceux qui continueront à venir en vadrouille du côté de chez nous.